._____Yude est submergée par ce timbre envoûtant, à la voix cotonneuse et fluctuante. Le seul horizon qu'elle puisse percevoir est un vide semblable à un gouffre qui la prive de toute réflexion, de tous ses sens. Ses yeux se perdent dans l'obscurité de la nuit que procure la minuscule fenêtre de la grange et d'où provient une fine clarté qui éclaire le plancher de la pièce. Le liquide à l'intérieur de ses veines brode d'inépuisables arabesques, ballonnés, pirouettes et soubresauts. Ses pensées reposent taciturnes durant un instant qui semble privé de temps, comme si les secondes et les minutes se sont arrêtées sous l'asthénie, s'éternisant à long flot, tel l'entracte pendant une pièce de théâtre ou une représentation artistique. Une odeur apaisante et fusante de fleur d'oranger balaie l'espace de son noble, ensorcelant, rafraîchissant et enchanteur arôme. La jeune femme hume le délicieux parfum et s'en inonde l'esprit. Une vague d'aisance la saisit et écume dans sa raison ; un immense océan d'une étendue salée et piquante. Sa voie ne se trouve plus sur la route principale, et elle est si bien égarée qu'il y a plus de chemins dans sa forêt pensive qu'il n'y en a sur Terre, même dans les endroits les plus secrets.
_____L'averse, toute la nuit, a sonné contre les carreaux et le toit. La mélodie répétitive qu'ont formée les gouttes contre les combles de l'habitation a édulcoré les sensations déboussolées qu'éprouve la sage jeune femme. Un tambourinement incessant, rythmé par les différentes souplesses des perles de la pluie. Les heures se sont écoulées et Yude s'est sentie de plus en plus habitée par un être spectral, surréel et imaginaire. Elle est restée immobile au beau milieu du grenier à s'éprendre d'une présence fantomatique, laissant s'évanouir l'usure du temps sur la comtoise.
_____La jeune femme déverrouille le loquet de la porte et descend dans le jardin, sentir sous ses pieds nus l'humidité de la nuit qui s'est déposée sur les brins d'herbes du jardin. Elle effleure d'un ½il sa maison avant de s'enfoncer dans les bois recouvrant diverses nuances de vert et de marron. Une brume ténue couvre le sol, ainsi invisible. Tout ressemble à une forêt enchantée renfermant ses secrets et ses charmes et dont on n'oserait s'y engager. La notion de temps et de direction n'existe plus au moment même où Yude pénètre à la limite des bois. Elle ignore pourquoi une poussée d'adrénaline la conduit en ces lieux, comme si elle ne contrôle pas le moindre de ses désirs et qu'une force imperceptible la guide au fin fond des immenses arbres qui l'entourent. Une puissance qui la ceinture et l'oppresse tel un monstre introduit en elle jouissant de la situation. Elle frissonne sous la brise matinale qui entremêle ses longs cheveux châtains ondulés et parcourt la blancheur de sa douce peau. Ses pas martèlent la terre, le bruit des feuilles cédant, accompagnant sa marche et répercutant un écho silencieux entre les branches. Des lianes et des racines entravent son chemin et elle tombe, trébuche, vacille, chute, achoppe jusqu'à ce qu'elle parvienne à une clairière du sous-bois où le soleil caresse de ses rayons un point d'eau ; et elle s'assoit près du bord, les pieds se noyant dans l'eau glacée. Elle aime sentir au creux de son ventre se déployer un sentiment d'inquiétude, identique à des tisons qui tourbillonnent et s'envolent comme des lucioles dans les airs. Une fumée éthérée qui de ses nuages de particules solides embrasse les infimes peurs qui grandissent alors ombrageuses. Une sensation vive, pénétrante s'étire le long de sa colonne vertébrale et fait trembler ses mains quand d'une mélodieuse tonalité elle entend des mots, si poétiques, suspendre dans le temps et étendre une tiédeur intime autour d'elle.
« La solitude est très belle quand on a quelqu'un près de soi à qui le dire. Mais si l'on fixe trop longtemps les profondeurs elles finissent par nous aspirer. »
_____Yude sourit en entendant cette élocution et cette articulation divine, d'une beauté égale aux anges. Le son de la voix fluide et délicat ne trahit aucune émotion tant il est utilisé tel un orateur. De son majeur, elle pianote sur la surface de l'eau, songeant à ces savoureuses paroles. Tristan, tel est le nom de l'énigmatique fantôme qui hante ses pensées. Mystérieux comme les cieux, comme tout ce qui compose l'Univers, comme la mort, il n'est que mirage, qu'une question sans réponse. Pour connaître la vérité, il faudrait noircir une centaine de pages de cahier, avec certainement des improbabilités évidentes. Yude a toujours pensé que la vie n'était pas basée sur la rationalité. Il existe des choses bien plus grandes qui nous dépassent de loin, bien plus loin que tous les théorèmes que l'on pourra démontrer et elle n'a pas envie de savoir de quoi il s'agit. Pourrons-nous savoir un jour ce qui se cache derrière la Grande Faucheuse ? Non, inévitablement. La destinée des hommes est commune à tous : mourir et laisser voyager son âme on ne sait où ; pour un autre monde où les défunts continuent d'exister, pour se réincarner sur Terre sous une autre forme, ou pour être une étoile de plus parmi l'infinité de l'Univers ? Les millions d'étoiles qui illuminent notre voûte céleste sans savoir à quel monde elles appartiennent, que représentent-elles vraiment ? Ont-elles une signification définie ? Qui, quel être vivant pourrait répondre à ces interrogations ?
_____Dans les intervalles du silence du vent, Yude sent la respiration harmonieuse du jeune homme synonyme d'un frimas glaçant, enlaçant d'un froid affriolant. Sa présence est la plus somptueuse qui soit, là où aucun mot n'est nécessaire. Elle est la seule que la demoiselle solitaire n'est jamais goûté de sa vie. Elle la tient entre ses doigts si fins, si longs mais comme le sable glisse entre ceux-ci, elle n'est qu'éphémère, cependant suffisante pour savourer une minime once de bonheur. Un bonheur anonyme, inconnu, à la fois si proche et si loin. Un bonheur si simple dont peu de gens profite voulant plus, toujours et encore plus. S'allongeant dans les herbes fraîchement mouillées, les bras reposant au-dessus de sa tête, les yeux clos face à la luminosité du jour, les orteils immergés dans l'étang, la jeune femme laisse ce doux bonheur l'emplir tendrement. Morphée, divinité grecque issue d'une union entre le Sommeil et la Nuit, vient ensevelir Yude de son exquis et long repos dont elle n'a toujours pas bénéficié du crépuscule jusqu'à l'aube grisante de la matinée.
_____Noir. Sombre. Obscur. Ténébreux. Foncé. Amer. Meurtri. Irrité. Blessé. Glacial.
_____Ankylosée, Yude ouvre laborieusement les yeux. Le soleil a atteint son zénith dans le ciel parsemé de haillons de nuages cendrés. Les oiseaux peuplent l'espace sonore de leurs majestueux chants. Toute la chair de la jeune femme, caressée de brises et de lumière, pénétrée des odeurs de l'automne et de la nature, se trouble, comme sollicitée par un invisible et tendre appel, venu de nulle part.
_____Aux côtés de la jeune femme étendue, un minuscule lézard sclérosé l'observe. L'index de Yude se pointe doucement vers la petite bestiole attentive aux moindres mouvements. Au contact des deux corps, en une poignée de secondes, l'animal a disparu. Un sourire fend les lèvres de la jeune femme qui se redresse sur son séant, amusée. Le temps passe et trépasse. Les nuages finissent par masquer le peu de soleil qu'il y a. Une luminosité grisâtre enrobe l'espace de tous ses tons suivie d'une bruine frivole. Les volatiles ont cessé d'émettre leurs sérénades. L'air glace les membres de Yude qui finit par se lever et reprendre le chemin de sa maison. Les battements de son c½ur cognent violemment contre sa poitrine et elle ne conçoit pas les raisons de cette soudaine agitation. Cet état de trouble et d'anxiété, se traduisant par des mouvements désordonnés, continuels et irréguliers enchevêtre son âme. Une forte douleur assène sa tempe inconditionnellement. Un courroux aigre octroie le thorax de la jeune femme, qui sous les maux, oublie sa concentration et en perd ses sens si fort que plus rien n'a lieu d'être, ni ne peut exister autour d'elle. Le néant l'entoure de ses bras rugueux, raides et consistants. Sa raison est éteinte de tous raisonnements concevables.
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Chère(s) Lectrice(s),
J'espère que cette seconde partie vous plaît. Il y beaucoup de narration et c'est fait exprès.
Que pensez-vous de cette atmosphère ? De l'héroïne ? De Tristan ?
Je suis un peu déçue de ce chapitre, je me rattraperais pour la suite !
J'attends vos avis ♥
Merci à Vous, mes lectrices de m'être fidèles !
Ainsi qu'à ceux qui me lisent anonymement et à mes Fans ♥
Je vous embrasse. Bises.
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